Le septième art s’invite sur le ring

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Apollo Creed (Carl Weathers, à droite) et Rocky Balboa (Sylvester Stallone, à gauche), lors du tournage du premier volet de Rocky, en 1976 © Chartoff-Winkler Productions

Mercredi 1er mars sortait le film Creed III. C’est le troisième opus de la saga Creed, un prolongement de l’univers des films cultes « Rocky ». L’occasion de narrer la relation entre le grand écran et ce sport de combat.

« Rocky, c’est de la pure fiction, c’est le sensationnel, les belles images qui sont privilégiées. La priorité sont les valeurs de courage et de volonté. » Conseiller technique à la Fédération Française de Boxe, Jérémy Denis souligne le manque de technique sportive dans la mise en scène des combats dans les films Rocky. Pour cause, Rocky est plus qu’un film de boxe. Les scènes sur le ring représentent à chaque fois moins de 20 % du contenu du film. Toutes les éditions s’inscrivent dans un contexte historique. En surface se trouve un message politique. « C’est une histoire enracinée dans le rêve américain », souligne David Sirota, journaliste américain. Rocky est un homme qui travaille dur et devient riche et célèbre. »

En 1976, date de sortie du film, les États-Unis subissent une crise sociale sur fond de crise identitaire. « On est dans une période de défiance, les pires années des USA depuis 1945. Le Vietnam et le choc pétrolier en sont des facteurs », explique Corentin Sellin, professeur agrégé d’histoire. Face aux mouvements dissidents, l’étalon italien donne le ton. Les américains issus de l’immigration en sont la cible. Pique un sprint, gravis les marches, et deviens une icône américaine. C’est le récit de l’Amérique triomphante, tourné autour de la boxe. Une graine de trottoir qui s’entraîne d’arrache-pied dans des locaux insalubres à Philadelphie, à la manière de Maradona dans les pauvres potreros argentins. Rocky part de rien, sans être futé ni brillant, et devient un super champion à force de détermination.

Dans le quatrième épisode de la saga, Balboa affronte Ivan Drago, boxeur russe. L’athlète soviétique est un personnage froid, sans émotion. « Rocky IV est un spot publicitaire de la guerre froide, ça donne un bon aperçu de la propagande de l’époque », ajoute David Sirota. Rocky doit résoudre la guerre froide sur le ring. Le scénario est manichéen, cliché, mais cet opus est le meilleur score au box-office de la saga. Creed reprend aujourd’hui la même recette. « Ce film peint l’Amérique multiculturelle, le héros central est afro-américain », remarque Corentin Sellin. Sylvester Stallone devient une figure de l’américanisme. En France, les Guignols de l’Info utilisent sa marionnette pour se moquer du stéréotype américain. Malgré le bon souvenir de ses scènes cultes, Rocky est loin du simple récit innocent du boxeur américano-italien qui se fait tout seul au service du rêve américain.

La boxe, plus qu’un sport de combat

« Je suis un scientifique ! Un artiste ! J’ai une stratégie ! » Tirée du film When We Were Kings sorti en 1996, cette citation sort tout droit de l’esprit de Mohamed Ali. Ce long-métrage sous forme de documentaire retrace la préparation de deux boxeurs de légende (Ali et George Foreman, NDLR) avant leur combat final à Kinshasa en 1974. Définir la boxe comme le simple sport de la testostérone est une hérésie, selon Loïc Wacquant, sociologue spécialiste de la boxe: « Le boxeur se doit de se plier à la discipline, de vivre en accord avec l’éthique du sacrifice et ensuite de montrer du cœur sur le ring. »

Dans divers lieux, dans diverses époques, de diverses manières, le cinéma aime mettre en scène la boxe pour sa complexité spectaculaire. Le cinéma aime créer des boxeurs pour leur dramaturgie. Le Ring d’Alfred Hitchcock en 1927 ou Million Dollar Baby avec Clint Eastwood sont des romances dramatiques. Dans le thriller La Rage au Ventre, Jake Gyllenhall incarne Billy Hope, champion du monde de boxe qui subit un drame social. Dans Real Steel en 2011, ce sont désormais les robots qui s’échangent des uppercuts dans un univers de science-fiction. Le combat de boxe synthétise la violence de la société et les conflits du monde, condensés sur le ring. L’insurgé de Jack Johnson met en scène le premier boxeur noir américain, conspué malgré la victoire pour sa couleur de peau. Dans Edith et Marcel de Claude Lellouche, les spectateurs entonnent une Marseillaise avant le combat de Marcel Cerdan face à un boxeur allemand sous l’occupation. Victor Young Perez raconte l’histoire d’un boxeur tunisien déporté à Auschwitz. Une scène montre son combat face à un officier nazi. Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Fernandel, Denzel Washington ou même Elvis Presley, tous sont passés par le ring sous l’œil avisé des caméras. Comme si la boxe était une étape inévitable au métier d’acteur. C’est l’omniprésence d’un sport de combat dans sa forme artistique et dramatique, tant aimée des réalisateurs.

©Martin Kadem
©Martin Kadem

Billy Elliot, le raccourci de la boxe testostéronée

« À travers les yeux d’une personne de classe moyenne, la boxe est une horreur, une atteinte à l’intégrité physique », remarque Loïc Wacquant. Dans Billy Elliot, les gants rouges sont le symbole d’un sport patriarcal. La passion de la classe ouvrière du nord de l’Angleterre, dans un contexte de grèves intenses sous l’ère Thatcher (1984, NDLR). Instinct primaire et violence sont en opposition avec la grâce chaloupée de la danse. C’est toute l’histoire de Billy Elliot, jeune fils d’ouvrier anglais à qui l’on impose la boxe dès le plus jeune âge. Son for intérieur le guide vers la danse classique, pratiquée par les filles de sa ville. La boxe n’est pas centrale dans le film, mais sert d’outil d’opposition entre le père et le fils pour construire un drame social. Dynamisant et positif, le film est aussi un débat scénarisé sur l’identité de genre. « Je veux pas d’un frère pé** », peut-on entendre du frère de Billy dans la bande-annonce. Malgré des dialogues crus, le film est une ode à la tolérance et à l’acceptation de soi.

Comment mettre en scène la boxe ?

En 1928, Fritz Lang filme les combats en hauteur dans Les Espions. Le spectateur voit les échanges de coups en deux dimensions. Une vingtaine d’années plus tard, Stanley Kubrick change d’angle et opte pour la caméra embarquée dans Le Baiser du Tueur. Les coups sont portés à la caméra, pour une meilleure immersion. L’expérience sensorielle prend une nouvelle dimension dans le film Ali en 2001. La respiration de Mohammed Ali, joué par Will Smith, est isolée pour accroître la sensation d’essoufflement intense. Dans le domaine de l’image, Sylvester Stallone aime se prendre des droites au ralenti dans Rocky, pour accentuer la portée spectaculaire du coup de poing. La musique peut dicter les combats comme dans La Môme. Edith Piaf encourage coup par coup Marcel Cerdan au rythme de notes de piano. Enfin, la palme d’or revient à Martin Scorcese. Dans Raging Bull avec Robert de Niro, le réalisateur italo- américain suggère une violence insupportable sans la montrer entièrement.

Martin Kadem

*Ce travail a fait l’objet d’une vérification juridique et éditoriale par Lucie Guerra et Adrien Roche*