« Le journalisme, c’est un brouillon d’histoire » : Arthur Sarradin raconte les ombres de la Syrie aux étudiants de l’EDJ

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Le 23 octobre au soir, Arthur Sarradin a reçu le prix Frantz Di Rippel à Biot, pour son ouvrage Le Nom des ombres. @Nina Bracciali

Arthur Sarradin, journaliste et spécialiste du Moyen-Orient était à l’École du journalisme de Nice pour présenter Le Nom des ombres, ce vendredi 23 octobre. Entamé lors de la chute de Bachar al-Assad en 2024, cet ouvrage donne la parole aux habitants et prisonniers du régime syrien. L’auteur a échangé avec les étudiants, quelques heures avant de recevoir le prix littéraire Stéphane Frantz Di Rippel.

Devant une cinquantaine d’étudiants réunis ce vendredi 23 octobre, le journaliste Arthur Sarradin a présenté Le Nom des ombres. Un livre consacré à la Syrie après la chute de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024. Journaliste spécialiste du Moyen-Orient, il a expliqué avoir privilégié le format du livre afin d’offrir un moyen d’expression à la hauteur de la parole des survivants des prisons du régime. « Le journalisme, c’est un brouillon d’histoire », a-t-il rappelé, citant un ancien rédacteur en chef, avant de nuancer : « Mais je ne voulais pas me limiter à un brouillon. »

De fixeur à auteur

Pour ouvrir la conférence, Arthur Sarradin est revenu sur son parcours, notamment ses débuts en tant que fixeur. Un rôle essentiel pour les journalistes, mais souvent méconnu du grand public. « C’est un métier de l’ombre, où l’on n’est pas crédité », a-t-il déploré. Il a ensuite expliqué que les fixeurs accompagnent les reporters sur le terrain, assurent les traductions, les contacts, la logistique et la préparation des reportages. 

Cette expérience l’a poussé à vouloir signer ses propres reportages, à incarner ses sujets et à approfondir ses récits. C’est dans cette logique qu’est né Le Nom des ombres, après son arrivée en Syrie au moment de l’effondrement du régime d’Assad.

Le jour où la dictature est tombée

Arthur Sarradin était à Beyrouth lorsque les rebelles ont pris Alep, puis lorsqu’ils ont descendu la route M5 vers Damas. Le 8 décembre 2024, il a franchi la frontière syrienne et a découvert un pays pris entre joie, incrédulité et peur. « La chute d’une dictature, ce n’est pas nécessairement un fracas », a expliqué l’ancien fixeur, avant de préciser : « C’est d’abord des gens qui restent chez eux, par peur de voir le régime revenir. »

Il a alors choisi deux lieux symboliques : le palais de Bachar al-Assad, devenu un lieu de visite populaire, et les prisons, symboles de la répression. Il y a recueilli les premiers témoignages d’anciens détenus, marqués par des années de torture et de répression. 

Ne pas trahir la parole

La difficulté centrale du livre, selon lui, a été de retranscrire les témoignages sans les réduire. 

Pour faire mesurer l’ampleur de son travail et l’étendue du traumatisme syrien, Arthur Sarradin s’est arrêté sur une interview qui l’a particulièrement marqué : celle d’un homme emprisonné à l’âge de 18 ans et libéré treize ans plus tard. 

Pendant près de trois heures, cet ancien prisonnier s’est confié, sans interruption. Une fois retranscrite, l’interview avoisinait les 30 000 signes, un volume impossible à publier dans un journal.

Le livre devient alors une évidence pour lui, puisque c’est un espace où les témoignages peuvent être longs, étirés sur plusieurs pages, plusieurs chapitres, sans devoir respecter une limite de caractères. « Je ne me sentais pas de couper une étape de sa vie », a-t-il confié.

L’auteur dit s’être inspiré de la forme de La Supplication de Svetlana Alexievitch et de l’oeuvre Le Livre de la vie de Jean Hatzfeld.

Le consentement, une question sans réponse

Un étudiant a lancé le débat sur l’image et la dignité des victimes : faut-il photographier des détenus à la sortie des prisons ? Est-ce éthique ? Y a-t-il une ligne rouge à ne pas franchir ?

Pour Arthur Sarradin, il n’existe pas de réponse universelle. Photographier peut figer une personne dans sa condition de victime et lui voler « la dernière part d’intime ». Mais ne pas montrer peut aussi nourrir le déni. « Ces images font la mémoire et racontent brutalement ce qu’est un crime contre l’humanité », a-t-il estimé, en prenant l’exemple des archives des camps nazis ou les preuves des attaques chimiques en Syrie. 

Pour lui, il faut travailler « avec la personne, et pas seulement sur la personne », en respectant ses limites et son consentement.

Redonner un nom aux ombres

Le titre du livre renvoie à la façon dont les détenus désignaient certaines prisons, notamment Sednaya, qu’ils appelaient « la mer des ombres ». Nommer, pour l’auteur, c’est tenter de réhumaniser celles et ceux que le régime a voulu effacer.

Lors de l’échange, il a également critiqué le traitement médiatique et politique de la Syrie avant 2024, et a rappelé que Bachar al-Assad avait été réintégré dans la Ligue arabe en 2023, alors que certains pays envisageaient une normalisation avec Damas. « Les Syriens ont eu le sentiment d’avoir été ignorés », a-t-il conclu.

Le soir même, à Biot, lors de la remise du prix littéraire Stéphane Frantz Di Rippel, Arthur Sarradin a été récompensé pour Le nom des ombres, ex aequo avec Élise Blanchard pour son ouvrage Dans la maison d’un Taliban.

Nina Bracciali