
En Thaïlande, la robe orange est l’un des symboles les plus reconnaissables du bouddhisme. Pourtant, dans les rues du pays, elle est presque exclusivement portée par des hommes. Depuis plusieurs décennies, quelques centaines de femmes tentent de changer cette image et d’affirmer leur place dans cette religion.
En Thaïlande, les femmes peuvent mener une vie religieuse bouddhiste, mais leur statut reste très différent de celui des hommes. Il existe aujourd’hui dans le pays autour de 300 femmes ordonnées, appelées bhikkhunī. Le chiffre exact est difficile à établir car elles ne sont pas officiellement reconnues par la hiérarchie de la Sangha thaïlandaise. À titre de comparaison, le pays compte environ 300 000 moines hommes (bhikkhu). Une différence qui illustre la place minoritaire des femmes dans le monachisme bouddhiste thaïlandais.
La Sangha thaïlandaise est la communauté monastique du bouddhisme Theravāda (une des principales branches du bouddhisme majoritaire en Asie du Sud-Est). En Thaïlande, environ 90 % de la population est bouddhiste et la Sangha joue un rôle central dans la société, influençant la culture, les cérémonies et les valeurs sociales. Elle est composée de moines et de nonnes et est également liée à la monarchie thaïlandaise, où les moines sont souvent appelés à des fonctions symboliques et religieuses. Les temples dépendent du Conseil Suprême de la Sangha.
Depuis le début des années 2000, le mouvement des bhikkhunī s’est développé et plusieurs communautés féminines existent en Thaïlande, notamment à Nakhon Pathom, Chiang Mai et Songkhla. Des femmes participent également à des ordinations temporaires et certaines communautés organisent leurs propres cérémonies, activités religieuses, enseignements et œuvres sociales. Le mouvement reste tout de même très minoritaire face à la Sangha masculine et continue de se heurter à l’absence de reconnaissance officielle.
Dhammananda, la figure du mouvement
L’une des figures les plus importantes de cette revendication est Dhammananda Bhikkhunī. Ancienne universitaire spécialiste du bouddhisme, elle s’est rendue au Sri Lanka en 2001, où elle a reçu une première ordination avant de devenir pleinement bhikkhunī. Elle est considérée comme l’une des pionnières du renouveau de l’ordination féminine Theravāda en Thaïlande. De retour dans son pays, elle a développé un monastère, le Wat Songdhammakalyani, près de Bangkok, devenu l’un des principaux centres du mouvement.
Ce monastère accueille uniquement des femmes afin de les former à devenir des moniales. Les novices, agréablement surprises, découvrent que les femmes peuvent aussi s’ordonner et porter la robe orange. Certaines d’entre elles se sentent plus libres, fières voire spéciales. La supérieure du monastère affirme que “Bouddha lui-même a autorisé l’ordination des femmes, c’est écrit dans les textes. On ne peut pas l’ignorer ou s’y opposer”.
Une présence encore très minoritaire des Bhikkhunï
Il est important de distinguer les mae chi des bhikkhunī. Les mae chi sont des femmes qui choisissent une vie religieuse et suivent certains préceptes bouddhistes, sans être considérées comme des membres de la Sangha. Elles sont plus nombreuses que les bhikkhunī. Les bhikkhunī, elles, sont des femmes qui ont reçu l’ordination monastique complète et revendiquent le même statut religieux que les bhikkhu. En Thaïlande, leur ordination n’est pas officiellement reconnue par la Sangha thaïlandaise.
Cette non-reconnaissance trouve son origine dans une décision prise en 1928. Après qu’un groupe de femmes tente de restaurer un ordre féminin en Thaïlande, le patriarche suprême de la Sangha interdit aux moines thaïlandais d’ordonner des femmes comme novices ou bhikkhunī. Cette interdiction est devenue l’un des fondements de la position actuelle de la hiérarchie bouddhiste thaïlandaise. Un autre argument avancé est que la lignée traditionnelle des bhikkhunī Theravāda aurait disparu dans la région. Selon l’interprétation de la hiérarchie thaïlandaise, il ne serait donc plus possible de transmettre légitimement cette ordination. “La tradition des bhikkhunī s’est éteinte, nous restons fidèles à la Sangha donc nous ne les reconnaissons pas officiellement”, affirme un moine d’un temple au sud de Chiang Mai.

Du blanc à l’orange : un changement hautement symbolique
La couleur des vêtements permet de comprendre immédiatement la différence de statut. Le blanc est traditionnellement associé aux mae chi, tandis que la robe safran ou orange est le symbole le plus visible de l’appartenance à l’ordre monastique. Pour certaines femmes, passer du blanc à l’orange représente beaucoup plus qu’un changement vestimentaire. C’est une manière de revendiquer une place pleine et entière dans le monachisme bouddhiste. Pour elles, c’est plutôt symbolique de passer d’une forme de vie religieuse féminine traditionnelle tolérée à un statut de moniale légitime.
Le sujet dépasse la simple question de savoir si les femmes peuvent être moines ou pas. C’est surtout une question d’écart entre la pratique et la reconnaissance institutionnelle. Des femmes peuvent se considérer comme bhikkhunī, être ordonnées, porter la robe orange et vivre selon les règles monastiques, mais l’institution religieuse thaïlandaise ne leur reconnaîtra pas le même statut qu’aux hommes.
Le paradoxe est que ces femmes existent bel et bien et pratiquent comme des moniales, mais aucun statut officiel ne leur sera accordé. Malgré cela, elles sont bien accueillies dans la société notamment par les fidèles qui expriment ne pas se soucier de savoir si un moine est une femme ou un homme.
Maggie Diyaar


