Marguerite Duras : 30 ans après, anatomie d’un héritage littéraire

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©Justine Carrière

Trente ans après sa disparition, le nom de Marguerite Duras fait de la résistance dans les esprits littéraires. Prix Goncourt, scénarios cultes, et nombreux ouvrages mémorables : que reste-t-il de cette figure majeure du XXe siècle dans nos bibliothèques ?

Il y a 30 ans jour pour jour, une grande âme rejoignait le ciel. Celle de Marguerite Duras. Une voix. Un style. Une manière d’écrire unique. Née en Cochinchine en 1914, Marguerite Donnadieu, de son nom de naissance, grandit dans une Indochine marquée par la violence et la misère. Cette enfance tourmentée deviendra sa matière première. La reconnaissance littéraire, elle, s’installe après la Seconde Guerre mondiale. En 1984, elle touche un public plus large avec L’Amant, prix Goncourt cette même année.

Mais cette voix continue de résonner bien au-delà des bibliothèques. À Nice, rue Defly, la devanture d’un café littéraire attire l’oeil. Un large paravent bleu indique le repère de passionnés. « J’adore Marguerite Duras ! Pour tout vous dire, le nom de cet établissement fait directement écho à l’une de ses oeuvres. Elle est exposée juste ici d’ailleurs ! » s’enthousiasme Amandine Massena en pointant du doigt un livre de poche entreposé entre deux bouteilles. Ce nom n’est évidemment pas inconnu à cette employée des Parleuses, clin d’œil direct à l’ouvrage coécrit par Duras et Xavière Gauthier en 1974, où l’autrice interroge la parole des femmes et leur place. « Comme beaucoup d’autres de ses oeuvres, les Parleuses évoque le discours de la Femme avec une majuscule. Même trente ans après sa disparition, la littérature de Duras continue d’être une inspiration pour beaucoup » explique avec admiration la jeune femme.

Dans cette même salle, une odeur de café chaud flotte dans l’air. Elle emplit l’espace déjà chargé de livres soigneusement rangés dans des dizaines d’étagères. « Ici les gens viennent pour débattre autour d’un bon bouquin, ou simplement pour se plonger dans une lecture plus intime. Ça reflète bien l’esprit de Marguerite Duras : la liberté et la curiosité. » Au-delà de L’Amant, Duras explore tous les territoires : le théâtre, le cinéma qu’elle réalise elle- même, le journalisme, et la politique. Elle soutient les luttes anticoloniales et signe le Manifeste des 343 pour le droit à l’avortement. En bref elle s’expose, dérange, et sa voix publique est aussi radicale que sa plume : sans détour.

Une écriture qui dérange, mais une oeuvre qui reste

À quelques kilomètres, sur les marches du campus Carlone, des rires éclatent pendant la pause. « Marguerite Duras ? On l’étudie mais c’est pas la tasse de thé de tout le monde ! » Dans les amphithéâtres, son style en démotive plus d’un. Peu d’action. Beaucoup de silences, et une syntaxe répétitive. « Certains profs nous en parlent pas mal, mais à titre personnel j’ai surtout découvert Duras au moment du bac de français », confie Lila Haddou, étudiante en lettres modernes, avant de poursuivre : « À l’époque j’étais sûrement un peu immature pour comprendre l’intégralité de ce que je lisais. Aujourd’hui, et avec un peu de recul, j’aime étudier cette écrivaine en cours. » La jeune femme évoque avec tendresse ses souvenirs de lecture : « Je pense que son écriture est encore parfaitement d’actualité car elle raconte quelque chose d’universel. Comment se construire avec une fratrie violente et une mère à la limite de la folie. Ce sont des expériences formatrices auxquelles on peut s’identifier. »

C’est peut-être là que réside toute la force de Marguerite Duras : transformer une vie qui n’a rien d’un conte de fées en récit qui perdure dans le temps. Des rives de l’Indochine aux manuels de cours français, son oeuvre est toujours étudiée, mais l’intérêt qui lui est porté dépasse rarement le cadre scolaire.

Justine Carrière