Thaïlande : la tradition de vivre avec les esprits au quotidien

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Une maison d’esprit située à l’entrée d’un foyer thaïlandais donnant sur la route dans un quartier à l’est de Chiang Mai. © Maggie Diyaar

En France, les esprits sont souvent associés aux croyances, aux superstitions ou aux légendes. En Thaïlande, ils font partie du quotidien et des traditions : on leur construit des maisons, on les nourrit, on leur fait des offrandes et on cherche leur protection à travers différents gestes symboliques.

En Thaïlande, les esprits occupent une place importante dans la culture et dans certaines pratiques de la vie quotidienne. Dans les rues, devant les maisons, les commerces, les hôtels ou encore les immeubles, il est courant d’apercevoir de petits temples miniatures. Il s’agit des maisons des esprits, appelées san phra phum (ศาลพระภูมิ) en thaï. Elles sont destinées à accueillir les esprits associés au lieu et à leur proposer un espace où résider. En échange, les habitants leur font régulièrement des offrandes afin de s’assurer leur protection. Les maisons des esprits font ainsi partie du paysage des villes thaïlandaises, y compris dans des environnements très urbanisés.

Cette présence des esprits s’inscrit dans une tradition spirituelle ancienne, il ne s’agit pas simplement de superstitions. Les pratiques religieuses thaïlandaises se sont construites au croisement de plusieurs religions, comme le bouddhisme et le brahmanisme, et les croyances liées aux esprits et aux forces de la nature

Des maisons et offrandes pour créer un lien avec les esprits

Parmi les manifestations les plus visibles de ces croyances figurent les san phra phum, les sanctuaires consacrés à des esprits protecteurs associés au territoire. L’idée est qu’un esprit gardien peut résider sur un terrain et assurer une forme de protection aux personnes qui y vivent ou qui occupent le lieu. C’est pour cette raison qu’une maison ou un bâtiment peut être accompagné d’un petit temple installé à l’extérieur. Celui-ci représente symboliquement la demeure de l’esprit. Il permet de lui réserver un espace distinct de celui des humains. Une étude universitaire publiée en 2026 sur le San Phra Phum décrit justement ce sanctuaire comme un espace dans lequel se rencontrent les humains, la nature, les esprits et différentes conceptions religieuses.

Les maisons d’esprits se trouvent partout en Thaïlande, en ville comme en campagne. Dans cette photo, il s’agit d’un petit sanctuaire installé devant une maison d’habitants en montagne, dans le petit village de Mae Kampong, à une heure et demie de Chiang Mai. © Maggie Diyaar

Cette relation avec les esprits peut également passer par les offrandes. De la nourriture, des boissons, des fleurs, des figurines religieuses ou d’autres présents peuvent être déposés devant les petits temples. Ces gestes sont une manière de rendre hommage aux esprits et de maintenir une relation favorable avec eux. L’objectif n’est pas simplement de croire à l’existence d’un esprit, mais de garder un équilibre entre le monde humain et le monde spirituel.

Les phi, les esprits du monde invisible

En thaï, les esprits sont généralement désignés par le terme « phi » (ผี). Il n’existe pas un seul type de phi. Cette catégorie regroupe différentes entités qui peuvent avoir des rôles et des caractéristiques très différents. Certains esprits sont associés à un territoire, à une maison, à un arbre ou à un lieu particulier. D’autres sont liés aux ancêtres, aux morts ou encore à des récits et légendes populaires.

La notion occidentale de l’animisme ne suffit pas à expliquer la complexité des croyances thaïlandaises. Les relations entre les humains et les esprits sont beaucoup plus profondes que la simple notion de « croyance aux esprits » et « bouddhisme ». Et il faut encore moins réduire les phi aux fantômes. Ces esprits font partie d’un univers culturel et spirituel plus large dans lequel les humains peuvent chercher la protection des esprits, respecter certains lieux, interagir et maintenir une relation avec eux. C’est ce qui explique la présence très visible des maisons des esprits dans le pays

Dans une étude sur le rapport entre bouddhisme et croyances populaires en Thaïlande, une femme thaïlandaise interrogée après avoir vécu plusieurs années aux États-Unis expliquait qu’elle avait cessé de croire aux phi lorsqu’elle vivait à l’étranger. Mais dès qu’elle est revenue vivre en Thaïlande, elle raconte que cette croyance est réapparue. Elle a alors recommencé à entretenir une maison des esprits, avec des fleurs et de la nourriture, et à pratiquer certains rituels. Ce témoignage montre que la relation aux esprits peut aussi être liée à l’environnement culturel et social dans lequel on vit.

Plus qu’une simple superstition

Présenter les esprits en Thaïlande comme une simple superstition est réducteur. Les croyances qui leur sont associées font partie de leur histoire et de leur culture, elles se transmettent entre générations et se manifestent encore aujourd’hui dans des pratiques quotidiennes. Cela ne signifie pas pour autant que tous les Thaïlandais croient aux esprits de la même manière, ni même qu’ils y croient personnellement. Des études permettent de constater la persistance et l’importance culturelle de ces pratiques, sans pour autant affirmer que toute la population partage les mêmes convictions.                                                                    

Les maisons des esprits témoignent surtout d’une manière particulière de faire coexister, dans un même quotidien, le monde visible et le monde spirituel. Elles sont à la fois des objets religieux, des éléments du paysage et le reflet d’une tradition qui continue d’occuper une place dans la société thaïlandaise contemporaine.

Maggie Diyaar