Intervention du RAID à Nice : à Vernier, la rue reprend ses quartiers 

0
9
©Coline Jassaud


Mercredi 14 janvier, à Nice, le RAID est intervenu pour un homme retranché avec une arme. Deux jours plus tard, à Vernier, les rideaux se lèvent, les clients reviennent, les gestes reprennent. Mais derrière la normalité retrouvée, les habitants racontent une inquiétude qui s’installe sans bruit.

 La rue a repris son rythme. Les voitures passent, les rideaux métalliques se lèvent, les passants pressent le pas. À première vue, rien ne distingue ce matin des autres. Pourtant, ceux qui vivent ici le savent : il y a deux jours, le quotidien a vacillé. Le RAID (recherche, assistance, intervention, dissuasion) est intervenu au pied des immeubles. La cause ? Un homme retranché dans son immeuble, en possession d’une arme. Ce matin, il ne reste ni rubalise, ni véhicule, ni uniforme. Seulement une sensation diffuse, difficile à nommer. Devant l’immeuble concerné, les fenêtres sont ouvertes. Certaines depuis peu. D’autres sont restées closes. Sous le ciel grisâtre, une vieille femme traverse la rue. « Je n’avais rien entendu », confie-t-elle. « C’est mon fils qui m’a appelée. Il s’inquiétait. ». Elle marque une pause, serre sa canne un peu plus fort dans sa paume. « Ici, je ne me sens plus vraiment en sécurité. »

L’avant veille, en fin de matinée, un homme s’est retranché chez lui. Il a menacé de mettre fin à ses jours. Le périmètre a été bouclé, les habitants confinés. L’intervention s’est terminée sans blessé. L’information est factuelle, presque rassurante. Mais elle ne dit rien de l’attente, du silence imposé, des questions qui tournent en boucle derrière les portes closes. 

La colère coupe court 

À quelques mètres de là, la fleuristerie a rouvert. À l’intérieur, Thierry s’affaire. Tablier noué à la taille, cheveux gris, lunettes sur le nez, il coupe ses roses avec des gestes francs. Lui n’a aucune envie de chuchoter. « On en fait des caisses pour rien », lâche-t-il, sécateur à la main. « Boucler tout un quartier, empêcher les gens de bosser, pour un mec qui veut se suicider… Ça sert à quoi ? Le jour où c’est plus grave on déploie quoi ? L’armée ? ». Les mots sortent aussi nets que les tiges qu’il tranche. Il parle, il coupe. Il parle, il coupe. L’opération se répète. Thierry est volubile, presque soulagé d’en parler. Vindicatif, il enchaine : « Ça a toujours craint dans le quartier. Et après, ils vont nous dire que tout va bien. » Très vite, la discussion déborde. Les municipales qui arrivent en mars, les politiques, « tous les connards (sic)», dit-il sans détour. « Ils ne feront rien de toute façon. À l’image de la France ». 

Derrière la vitrine, les fleurs sont impeccablement alignées. Le discours, lui, est sans fard. Ici, l’intervention du RAID n’a pas rassuré. Elle a ravivé un sentiment ancien : celui d’être abandonné. 

La peur s’installe sans bruit 

Plus loin, les réactions sont plus retenues. Dans une pharmacie, la réponse est brève, presque trop. « Oui, j’en ai entendu parler », glisse la pharmacienne blonde avec un sourire presque narquois. « C’est tout ce que je peux vous dire ». Le ton est léger, le regard fuyant. Comme si elle en savait plus. Comme si elle prenait plaisir à se taire. 

Dans deux boulangeries et une épicerie russe du quartier, tous sont au courant. Aucun n’était présent au moment des faits, mais tous se disent sous le choc. Pas tant par ce qui s’est passé que par ce que ça révèle. « On s’habitue aux mauvaises nouvelles », confie un commerçant. « Mais à force, ça fait peur. Ça fait toujours peur ». 

Là est toute la contradiction. Beaucoup ont compris qu’il ne s’agissait pas d’une menace dirigée contre eux. Pourtant, le sentiment d’insécurité est là. Diffus, persistant. Comme si chaque événement, même sans drame, rappelait que l’équilibre est fragile. « On fait comme si de rien n’était », résume un passant. « Mais au fond, ça reste. »

Les commerces sont ouverts. Les clients reviennent. Les conversations reprennent leur cours. Pourtant, certains volets restent fermés. Certaines fenêtres s’ouvrent plus lentement que d’autres. À Vernier, la rue continue d’avancer. Elle reprend ses quartiers. Mais quelque part, entre deux gestes ordinaires, elle garde la trace silencieuse d’une journée qui ne ressemblait à aucune autre. 

Coline Jassaud